Histoire de celle qui avait deux coeurs

Il était une fois une petite fille qui avait deux cœurs.

Tout avait commencé un soir de juin où Salomé (c’était son nom) n’arrivait pas à s’endormir. Elle entendait résonner dans son corps un double battement de cœur. Les coups étaient successifs et si rapprochés qu’ils ne lui laissaient aucun répit. Elle sentait l’un dans sa poitrine et l’autre dans son ventre.
Le lendemain, elle le raconta à ses parents. Ils lui expliquèrent qu’elle était sans doute très fatiguée par cette longue année d’école, que ce serait bientôt les vacances, qu’elle se reposerait, n’aurait plus de “palpitations” (c’était le nom de la chose qu’elle avait) et dormirait à nouveau paisiblement.
Mais ce rythme en écho retentit en elle le lendemain, le surlendemain, et les jours qui suivirent.
L’été fut un cauchemar pour Salomé. Elle passait des semaines entières sans repos ni sommeil. Elle était accablée de fatigue au point qu’elle finissait par s’écrouler comme une poupée de chiffon. Cet état d’inconscience durait plusieurs jours, jusqu’à ce que l’inévitable résonance l’éveille à nouveau. Veilles interminables et comas profonds se succédaient, disqualifiant Salomé d’une vie “normale”.
Le médecin de famille vint l’ausculter et ne trouva rien d’anormal (il faut dire que c’était un très vieux médecin, sans doute un peu dur de la feuille). Il lui prescrivit des vitamines pour le jour et des somnifères pour la nuit. Ainsi, Salomé retrouva artificiellement un rythme naturel.
Et ce fut la rentrée.
Pour Salomé, le calvaire commença. Malgré tous ses efforts, son attention était inévitablement détournée par l’incontournable duo de palpitants. Très vite, elle se fit remarquer de son institutrice pour « sa difficulté à se concentrer, sa distraction et son retard dans les apprentissages fondamentaux » (telles étaient les appréciations dans le carnet scolaire). Ses résultats s’effondrèrent et l’enseignante convoqua les parents de Salomé. Elle leur expliqua que leur fille semblait perturbée et que, outre la faiblesse de ses notes, elle était asociale. Elle leur proposa de rencontrer le psychologue scolaire.
Ainsi, chaque semaine, Salomé quittait la classe pour se retrouver face à un monsieur très gentil et très barbu qui lui faisait faire des dessins, des constructions ou la regardait jouer pendant une heure. Quand le monsieur lui parlait, il lui posait des questions sur son « papa et sa maman », et sur les frères et sœurs qu’elle n’avait pas. Un jour, le trouvant très gentil et très patient, Salomé lui expliqua que tous ses problèmes venaient des battements qui retentissaient dans sa poitrine et dans son ventre. Le monsieur barbu parut être très attentif à ce qu’elle disait, mais elle ne comprit pas pourquoi il lui demanda si elle faisait parfois pipi au lit. Alors elle ne dit plus rien et continua à dessiner, construire ou jouer devant le monsieur très gentil mais finalement très étrange qui l’observait.
Les enfants de sa classe la mirent en quarantaine et la traitaient de « cinglée ». Salomé, de plus en plus esseulée, devint triste. Ses parents étaient désemparés. Ils assistaient, impuissants, à l’agonie de leur fille. Nuit après nuit, jour après jour, le manque de sommeil et la perte d’appétit accentuaient l’aspect décharné de Salomé.
La seule trêve accordée à Salomé résidait dans le baladeur qu’elle avait reçu pour Noël. Dès qu’elle posait les écouteurs sur ses oreilles et que la musique emplissait sa tête, elle parvenait à oublier le harcèlement sonore dont elle était à la fois la créatrice et la victime. Elle aimait particulièrement les symphonies et les guitares électriques saturées. Elle aurait voulu ne jamais quitter le baladeur, mais c’était impossible. Surtout lorsque les vacances d’hiver furent terminées et qu’il fallut retourner à l’école. Le supplice recommença et l’état de santé de Salomé s’aggrava. Un matin, elle fit un malaise et fut transportée d’urgence à l’hôpital. Un jeune médecin consciencieux prescrivit toute une série d’examens dont un électrocardiogramme qui révéla un double tracé.
Aussitôt, le cas de Salomé intéressa les plus grands cardiologues. Ils venaient du monde entier pour examiner celle qui avait deux cœurs. On soumit son corps à toutes les explorations médicales existantes : I.R.M, échographie, artériographie, radiographie, scanner, doppler, rien ne fut omis. Salomé était devenue un phénomène qui, paradoxalement, risquait de mourir d’excès d’organes vitaux ! Toutes ces fouilles organiques ennuyaient Salomé, mais elle se réconfortait en savourant les longs moments où, enfin seule dans son lit d’hôpital, son être tout entier plongeait dans la houle musicale de ses œuvres favorites : le crescendo du Boléro de Ravel et les solos vertigineux de Jimmy Hendrix.
Après de nombreuses tergiversations, l’équipe de spécialistes en arriva à la conclusion qu’il n’y avait rien à faire. Ils expliquèrent à Salomé et à ses parents que les deux cœurs étaient indissociables et qu’une ablation de l’un entraînerait l’arrêt de l’autre. Ils proposèrent un traitement ressemblant fortement à celui déjà prescrit par le vieux médecin de famille et conseillèrent une scolarité à domicile. Ses parents engagèrent une jeune préceptrice que Salomé vénéra très vite quand cette dernière lui proposa de lui donner des cours de violoncelle.
Ainsi, Salomé grandit tant bien que mal avec ses deux cœurs, partageant son temps entre ses deux passions : sa professeur et son violoncelle.
A l’adolescence, Salomé émit le vœu de suivre des études musicales. Elle passa le concours du conservatoire avec succès. Cette fois-ci, son attention était remarquable et ses progrès fulgurants. A dix-sept ans, elle fut la plus jeune chef d’orchestre de l’Histoire. Elle fut choisie pour diriger le concert de fin d’études. Au programme : le Boléro. Avant d’entrer sur scène, ses deux cœurs se mirent à battre avec la puissance d’un roulement de timbales. Seule dans sa loge, Salomé paniqua : comment parviendrait-elle à se concentrer avec ce vacarme intérieur ? Comment pourrait-elle guider l’orchestre durant le pianissimo ? Elle serait incapable de l’entendre !
A ce moment là, quelqu’un frappa à la porte. « C’est l’heure ! » pensa Salomé, complètement affolée. « Entrez ! », dit-elle d’une voix chevrotante. Lorsqu’elle vit la jeune femme s’avancer, les battements s’apaisèrent instantanément. Spontanément, Salomé se jeta dans les bras de Jeanne, sa belle préceptrice. Des larmes de joie lui montèrent aux yeux et une nuée de papillons s’envolèrent dans son ventre. Elle resta contre elle et pressa ses lèvres contre les siennes. Elle sentit ses deux cœurs battre à l’unisson. Un seul et unique battement qui la fit se sentir enfin vivante.

Un murmure. Une petite voix mélodieuse, rassurante. Un rythme si idéalement régulier. Cette voix un peu mécanique sans écho. La constance en forme de promesse. Tout s’entrelace. L’hésitation, la fébrilité, l’évidente certitude toute douce, suave. Et finalement tout s’harmonise en un seul battement, un seul élan : allons vers la Félicité. C’est enfin le cœur qui bat sans se faire entendre. Un seul cœur et la divine danse des émotions. Enfin.

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